Ganté de daim, la chemise blanche ouverte sur un foulard de soie
mordorée, il roulait à vive allure. La route nationale est droite, il aimait
les belles voitures. La forêt, à cette heure du soir, formait comme deux murs
obscurs encadrant le ruban que dévoilaient les phares du coupé. Je le suivais à
bonne distance, laissant fuir à mon approche les yeux rouges de la Porsche. Ils
me fixaient et reculaient sans cesse. Entre nous s'était formé un espace vide
et sombre comme la peur. Les rives de la voie égrenaient les dixièmes de
seconde au rythme des bandes réfléchissantes. Je ne percevais que le bruit
humide qu'avait laissé le crépuscule sur la chaussée. Pourquoi filait-il si
vite dans la nuit? J'aurais pu mettre un coup de gaz, tous feux éteints,
et me rapprocher de ce Janus de la vitesse dont le regard éclatant taillait les
ténèbres de son implacable faisceau, tandis qu'en arrière les pupilles
écarlates défiaient les poursuivants. Je préférai laisser s'interposer un
morceau de noir cosmos, que je savais pouvoir avaler d'un simple appel du pied.
Telle une furie, la mécanique allemande hurlait devant, sous la maîtrise des
mains gantées de daim.
Choc.
Brutal. Frontal. Le temps d'actionner les freins, je reçois la carcasse du cerf, trophée fumant, jeté en offrande devant mes
roues. L'animal gît exsangue: seules quelques gouttelettes avaient giclé jusqu'à mon capot, énigmatiques points de suspension. Le roi des forêts, les membres brisés, ne présentait plus qu'un amas mal mis de
fourrure. La ramure, caractéristique, était intacte. Feu de détresse, gilet jaune à bandes fluorescentes, triangle de signalisation
à trente mètres calé par une lampe clignotante sur batterie
autonome, je pris soin de placer tout l'attirail sécuritaire à ma disposition. Et le
recordman du kilomètre lancé, dans quel état allais-je trouver son
foulard? Je courus, d'un pas alourdi par les
semelles de l'angoisse, vers son véhicule qui n'avait pas freiné. Les yeux rubiconds étaient embrumés, mais dardaient toujours
vers moi leurs braises. Devant, le regard éclatant n'ouvrait plus aucune perspective, à jamais éteint. Les vapeurs aux
relents ferrugineux exhalaient une chaleur de fin de fièvre. Je sentais monter en
moi un reflux nauséeux. À en juger par l'état de la carrosserie, au
capot malaxé, au pare-brise brouillé d'éclats, le pilote avait eu à encaisser une force de plusieurs tonnes, bien
supérieure à la capacité d'absorption des coussins
gonflables. Je pointai le faisceau de ma lampe torche dans l'habitacle. Les murailles forestières n'avaient pas vacillé, elles présentaient désormais l'aspect de fractales impénétrables. J'espérais qu'un automobiliste vînt à croiser dans ces parages.
Mais rien que le silence qui bruit en vain. Nous étions seuls. Quand je dis "nous", je veux parler du cerf et
de moi: la Porsche était vide. Le champion de
la ligne droite avait-il comme son record été pulvérisé? Vaporisé? Les sacs antichocs pendaient, à plat mais immaculés. "Il n'avait pas bouclé sa ceinture. Il a été éjecté, me mis-je à songer.
Mais où?