Aux secours

Au nom du cerf

Je pris le parti d'appeler les secours, plutôt que d'entreprendre moi-même des recherches. Je composai le 112. Après la mise en relation: "Déclinez votre identité. Situez le lieu où vous vous trouvez. Décrivez les secours dont vous pensez avoir besoin."

- Bonsoir...
- Vous êtes monsieur Bonsoir? Où vous situez-vous? Les secours vous concernent-ils?

- Non, je me nomme Gao Bildaize.

- Vous appelez avec votre propre mobile?

- Oui.

- Ne quittez pas, nous vérifions votre identité.

- Heureusement, les secours ne sont pas pour moi...

- Où vous situez-vous?

- Je suis sur la route nationale 17, au point GPS suivant - attendez, je lis - 49°09'58.41" de latitude nord et 2°33'23.43" de longitude est. C'est en pleine forêt.

- Monsieur Bildaize, que se passe-t-il?

- Un automobiliste a percuté un cerf sur cette route.

- Les secours ne concernent pas les animaux. Je vous bascule sur la gendarmerie du secteur.

- Eh! Pour le cerf, il est trop tard; je vous appelle pour le conducteur de la voiture.

- Pouvez-vous me donner son identité?

- Non, pas du tout.

- Dans quel état est-il? Peut-il s'exprimer?

Allais-je avouer qu'il n'y avait pas de conducteur? J'assurai: "La voiture est très abîmée, il faut d'abord le désincarcérer. Je ne peux pas entrer en contact avec lui." Le verdict fut immédiat:

- Les secours sont en route vers le point GPS 49°09'58.41" de latitude nord et 2°33'23.43" de longitude est en forêt de Pontarmé sur la nationale 17. En les attendant, sécurisez les abords de l'accident. Signalez le danger par tous les moyens à votre dispositon. Si vous ne pouvez couper le contact du véhicule accidenté, mettez-vous à l'écart. Préparez un extincteur, si vous en avez un à disposition.

La voix continua ses recommandations sur un rythme accéléré: "Ne donnez pas à boire au blessé, ne le transportez pas, même s'il le réclame. Signalez bien votre présence. Les secours seront sur site dans moins de sept minutes..." C'est effroyablement, long sept minutes, en fait, surtout pour mourir. "... Attendez dans votre véhicule. Monsieur Bildaize, vous venez d'être témoin d'un accident, ne prenez pas froid, couvrez-vous avec un plaid ou une couverture de survie. Dans quelques instants, les secours seront en présence... Ça va, monsieur Bildaize?" J'avais répondu: "Oui, je suis retourné dans ma voiture", quand je perçus deux minutes plus tard le clignotement des gyrophares. Aussitôt, la forêt nocturne s'ouvrit, non pas accueillante, mais profonde.

Les pompiers débarquèrent en quelques secondes tout le barda nécessaire à la désincarcération des blessés, à la neutralisation d'un incendie pétrolier, aux soins intensifs d'urgence, au réconfort psychologique, à la protection des personnes, à la sécurisation du lieu de l'accident. J'étais sorti de ma voiture pour me présenter. Planchette à la main, l'un des hommes m'aborda: "Bonsoir, ça va? C'est vous qui avez appelé les secours?” D'un air peut-être trop distrait, je lui répondis: "Oui, merci... Je vous félicite pour la rapidité de votre intervention..."

- Il faut vous désaltérer un peu, monsieur, venez par ici.

Il m'offrit une bouteille d'eau, m'enjoignant de boire par petites gorgées. Tandis qu'il s'éloignait, visiblement préoccupé, vers l'équipe médicale, je songeais au tollé qu'allait produire, dans l'instant suivant, la découverte de l'absence de conducteur dans l'épave du coupé. À moins que le type au foulard mordoré n'ait été projeté à l'arrière de sa voiture... Le silence blanc écrasa soudain la route et la forêt. Le jeune pompier revint vers moi au pas de course, en brandissant sa tablette bras tendu au-dessus de sa tête. Essoufflé, mais sans haleter, il me dévisagea, tandis que j'avalais une gorgée de sa bouteille: "Le véhicule est vide. Il n'y a pas de blessé: vous saviez, n'est-ce pas?" Je baissai le récipient d'eau et, le fixant, lui avouai de façon directe:

- La voiture est très abîmée. J'ai appelé les secours. Oui, j'ai tenté de scruter à l'intérieur avec ma lampe torche, et je n'ai vu personne. Je craignais le pire : que l'homme ait été complètement explosé, qu'il ait été projeté à l'arrière, qu'il ait été éjecté... Voyez-vous, j'ai d'abord été confronté à la vision du cerf, là, totalement éviscéré...

- Je vais noter votre identité, m'interrompit-il sur un ton monocorde. Cette affaire concerne la police. Vous allez devoir les attendre.

Il remplit soigneusement le formulaire d'intervention. Le chef de groupe s'avançait déjà vers nous, sans précipitation. Il prenait le temps de réfléchir à ce qu'il allait me dire. Il tira la planchette des mains de son subordonné.

- C'est une drôle d'histoire, monsieur... Bildaize, fit-il en levant enfin les yeux vers moi. La Porsche est une bonne voiture, l'électrovanne de sécurité a coupé l'arrivée d'essence: pas d'incendie; l'habitacle, finalement, a tenu le coup... Il n'y a aucun blessé à désincarcérer.

- Tant mieux! intervins-je. J'avais la trouille que le gars fût en bouillie.

- Aucun risque, monsieur Bildaize, assura le brigadier-chef, il n'y avait aucun gars [et il appuya sur ce mot].

- Ça, c'est incroyable, parce que...

- Ah... Si vous avez une explication, c'est aux gendarmes qu'il faudra la donner. Je vais simplement vous demander d'accepter que notre médecin vous ausculte rapidement, d'accord? Il y en a pour une minute.

- Volontiers. À part le choc émotionnel, je n'ai rien subi.

- Au revoir, monsieur. Dans cette affaire, vous nous avez fait déplacer quinze hommes en pleine nuit. La prochaine fois, essayez de ne pas trop en faire...

- Ça sonne comme un reproche, ça!

- Avouez que ça [il accentua fortement ce pronom] ressemble beaucoup à une mise en scène, non?

- Vu sous cet angle, évidemment...lui rétorquai-je.

Je m'efforçais de ne pas céder à une explosion d'indignation, car, après tout, les pompiers avaient fait leur boulot. Si ça avait été un test, ils auraient, sans discussion, décroché une note maximale avec félicitations du jury. Impeccable: vingt sur vingt. Sauf l'insinuation du brigadier-chef. Je n'aime pas les gens corrects qui vous foutent dedans avec un procès d'intention.

Avec les gendarmes et, pourquoi pas, la police judiciaire, mon cas s'annonçait délicat. Les véhicules de secours étaient repartis au fond de la nuit. Les gendarmes furent reçus par le chef de groupe, flanqué du jeune porteur de planchette. Il transmit son rapport, fit signer une décharge idoine et me livra aux bleus. Je vis à regret s'éloigner la voiture d'intervention. Il est curieux de constater combien les gendarmes, pourtant muets, tout au plus dotés d'un langage trisyllabique, sont plus bruyants que les pompiers. Un chef m'aborda:"Capitaine Debongré", fit-il en claquant machinalement les talons, la main droite à l'oreille.

- Bonsoir, capitaine, lui dis-je en lui tendant la main. Que voulez-vous de moi?

- Vous êtes notre témoin numéro un, répondit-il en rabattant son bras le long de sa jambe.

- Témoin de quoi?

- Vous êtes là, vous êtes seul, vous avez alerté les secours.

- J'étais derrière la Porsche 911, sur cette route. Elle a percuté un cerf. Elle est endommagée, le cerf est visiblement mort. Le conducteur de la voiture pouvait être en mauvais état. J'ai fait le 112. Voilà l'histoire.

- Mais il n'y a pas de chauffeur...

Il fit une moue significative, sourcils arqués jusqu'au képi.

- Hélas ou tant mieux? questionnai-je.

- Ça dépend pour qui, sembla-t-il réfléchir. Mais ça dépend de vous.

- Ah bon?

Une sorte de duel était engagé. Or je n'avais qu'une botte pour éviter une défaite déjà inscrite au tableau: jouer le jeu de l'adversaire, jusqu'à rejoindre le camp de la victoire. Les services de gendarmerie, pendant notre joute, relevaient avec soin les indices de la scène. Que dis-je? Ils la cartographiaient: quadrillage, repères d'impacts, tracé du vecteur balistique, photographies croisées des éléments matériels, relevé et marquage des empreintes et des traces. La forêt montrait qu'elle était animée. Une effraie piaula. Tout un bruissement bas y fit écho, desserrant l'épaisseur des bois. La nuit déjà n'était plus noire et la gendarmerie affairée à fouiner sur la route apparaissait incongrue sous la futaie.

- Vous avez les papiers du véhicule? abrégea le képi gradé.

- De la Maserati? Bien sûr.

- Par la même occasion, vous donnerez vos papiers d'identité.

Nous restions immobiles au milieu d'une agitation ordonnée. Je tendis à mon interlocuteur les pièces demandées. Il nota leur concordance.

- Je vais devoir les garder... Vous allez nous suivre et rester à disposition de nos services, le temps d'éclaircir quelques points. Accident de la route? Je ne sais pas, réfléchissait-il à haute voix. En tout cas, ce qui est préoccupant, c'est la disparition.

Il donna l'ordre d'une brève battue des abords de la voie rapide avec relevé des empreintes au préalable.

- Vous êtes en état de conduire? questionna le capitaine.

- Non, pas sans papiers.

- Ne vous inquiétez pas, nous vous accompagnons.

- C'est égal. Si je conduis, c'est en règle. Mais, si vous n'avez pas confiance, désignez l'un de vos hommes comme chauffeur.

- Allez, pas d'obstruction à l'enquête. Vous nous suivez bien gentiment.

- Sans permis, sans carte grise, sans pièce d'identité, on ne conduit pas de voiture: on est en infraction.

- Bordel! Vous cherchez les emmerdes, le richard, éructa le gendarme, au demeurant propre sur lui.

- Ne nous fâchons pas... Au contraire, je veux éviter les ennuis. Pourquoi, croyez-vous, roulais-je sur cette route de nuit? Ai-je jamais percuté cette malheureuse bête? Or, qui s'est arrêté, a donné l'alerte? Que gagnerais-je à perdre mon temps ici? Vous ne m'avez même pas demandé si j'avais vu quelqu'un dans la Porsche avant l'accident.

Paf! C'était lâché. Je venais de faire mouche. À ses propres yeux, l'uniforme galonné présentait une faille de procédure impardonnable. Il se raidit, mais abandonna son vocabulaire de charretier:

- On a fait les relevés nécessaires. Après, c'est une affaire judiciaire. Toute cette mise en scène est bizarre: comment se fait-il que le cerf, soi-disant percuté, se retrouve derrière la Porsche vide? D'ailleurs, le cerf aussi, il est vide. Qui nous dit que vous n'avez pas amené cette carcasse là?

- Qui ou quoi? En fait, je suis sûr que ça ne vous a pas échappé: la 911 est maculée de sang, il suffit de l'analyser. Sur mon capot, juste trois gouttes: il suffit d'observer le sens de leur impact pour vérifier mes déclarations.

- Vous êtes trop sûr de vous, ça pue l'arnaque à l'assurance: il n'y a pas de conducteur dans cette foutue Porsche! Alors... alors, votre version?

- Vos collègues relèvent les traces en bordure de la route. Ils vont découvrir les empreintes des sabots de notre bestiole, et, peut-être, celles de notre mystérieux porschiste.

- Suffit! Vous m'énervez avec vos mystères. Il n'y a pas de conducteur, martela-t-il.

Une dépanneuse pour la Porsche et un camion à ridelles pour le cerf avaient été appelés. Nous avions trouvé un compromis avec le capitaine: il gardait ma carte d'identité, mais je récupérais ma carte grise et mon permis de conduire. Je promis de suivre le convoi "bien gentiment" jusqu'à la gendarmerie, et pus reprendre le volant de ma "bagnole de richard". La ramée s'égayait joyeusement sur les registres les plus variés. Les feuillages se mettaient à danser sur des rythmes légers et vifs. À l'oreille, on pénétrait loin dans les sous-bois. Toute la futaie s'adonnait à la respiration des champions du gosier. L'effraie et la hulotte étaient encore là, plongeant parmi les troncs. Le pic épeiche jouait du wood-block, tandis que les pinsons se perdaient dans le vertige de leurs trilles, accompagnés du rouge-queue sifflant et crécellant. Des sangliers fourrageaient au pied des châtaigniers, soufflant et labourant sans répit. La forêt prenait naissance, immense et prospère. Pourquoi ne pouvait-on pas interroger la chouette, qui avait tout observé? Ou la biche, triste et atterrée? La ramure intacte du défunt cervidé, par sa majesté, transformait en char de triomphe le pauvre camion de transport, et le palan qui la supportait, en piédestal. Elle m'ouvrait la route. Vitre baissée, j'entendis dans la profondeur des bois tinter un carillon. Non pas l'angélus, mais celui qui sonne la victoire à la volée. Tout le massif s'épanouissait comme une corolle aux mille pétales d'oiseaux.

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