Une affaire rondement menée
Au nom du cerf
Reçu courtoisement à la gendarmerie avec un chocolat chaud, je fus déféré au parquet "sur le vu de ma déposition". Cependant, retenu comme simple témoin, j'eus le loisir de téléphoner à mon imprésario afin de la prévenir de mon absence. Elle accueillit, du reste, la nouvelle avec un fair-play tout patronal: "Alors, qu'est-ce que tu as fait comme connerie?"
- Rien, Ardelia, rien. Un accident de la circulation...
- Quoi? Tu t'es viandé avec la Quattroporte?
- Mais non. Simple témoin: un type s'est pris un cerf.
- Merde, alors! Encore un de ces Bougrain-Dubourg qui font les marioles avec les zanimaux...[Elle attendait que je rigole].
- En fait, pas très écolo, rectifiai-je.
Police judiciaire. Tribunal d'instance. J'attends, l'estomac vide, la journée foutue. J'ai le temps de retourner l'affaire dans ma tête. Résumons: j'ai déclaré que j'étais loin. Je n'ai freiné que lorsque j'aperçus la carcasse volante. Ma voiture freine fort. Par le calcul, ils ("ils", c'est la Justice, les détecteurs de vérité, ceux qui établissent cette Vérité sans forcément de lien direct avec la réalité) vont conclure que je roulais trop vite. Mais pour verbaliser, c'est trop tard. Cependant, cela peut laisser supposer que je poursuivais méchamment le porschiste. Je n'ai pas oublié de le décrire, celui-là. Car il a bel et bien existé. Sauf que ça aussi, ça peut jouer contre moi, puisque je suis le seul à le "connaître".
Il y avait du passage dans mon couloir, des robes noires, des talons aiguilles crissant sur le comblanchien, des semelles de caoutchouc couinant sur les lattes de parquet des bureaux alignés comme les niches d'un colombier. Une porte s'ouvre violemment. Une petite personne rondelette avance deux pas serrés sur le dallage: "Géraldine !" hurle-t-elle d'un ton sec. Presque en face, la porte de chêne grince sur ses gonds: "Oui, madame le procureur?"
- Je vous ai demandé une B-26d!
- Je vous l'ai apportée, répond avec étonnement la protagoniste.
- Vous pensez d'une B-26d! éructe la boulotte nerveuse. Ma pauvre fille, vous m'avez donné une B-26c.
- Ah? Il y a une différence?
- Mais évidemment, enfin! La B-26d est bleue, la B-26c est rose, voyons! Allez, exécution!
- Et je les trouve où, les bleues?
- Ah!…
Excédée, la magistrate se transforma d'un coup en boulet de canon, culbutant son assistante jusqu'au fond de son bureau. Les murs de cette bâtisse ancienne sont épais, et je ne voyais pas Géraldine, ni la pièce où elle officiait. J'entendis: "Si seulement vous saviez lire!" Et la malheureuse subalterne de tenter une réplique: "Vous voyez qu'elles sont classées dans le même casier, mad..." Alors que claquaient les battants métalliques des casiers violentés, la voix sèche rétorqua, sans appel:
- B26 et B26, c'est B26. Mais il y a jaune, rose et bleue. Est-ce que vous voyez les couleurs? Parce que, si vous êtes achromatopsique, évidemment...
- Oui, non, je les vois.
- Alors, si vous avez un peu d'économies, achetez-vous des neurones!
Le boulet de canon crissa sur le faux marbre, le temps d'un retour en cinq pas. Les portes restèrent ouvertes, béance muette du champ de bataille. Je pressentis quelques violences futures dans le bureau judiciaire. Midi allait sonner. Du chambranle libre s'extrait un être de noir vêtu et de structure molle, Jean-Jacques le greffier. D'un ton obséquieux, monocorde et fluide, il m'adressa la parole:
- Monsieur Bildaize, merci d'avoir patienté un peu, le procureur va vous recevoir et vous prie de bien vouloir entrer. Vous êtes aujourd'hui entendu comme simple témoin. Vous n'avez pas mangé?
- Non, bien évidemment.
- Ne vous inquiétez pas, ça ne devrait pas être très long, continua sans s'arrêter le greffier.
Puis: "C'est vrai que vous auriez dû manger un morceau et boire quelque chose, il y a des distributeurs, en bas." Pertinent, le bougre. Mais tout bien considérée sa notion du temps, je résolus qu'il ne faisait sans doute que réciter un formulaire. Peut-être vert, celui-là. La procureure, serrée dans une jupe trop droite pour ses rondeurs, était juchée sur un haut fauteuil écarlate. Des chemises cartonnées de couleurs variées décoraient le bureau de bois sombre. De la plume de son Mont-Blanc, la petite dame grattait avec vivacité une fiche administrative (celle-ci, blanche). Le greffier me planta au centre de la pièce et contourna un cercle fictif, par-derrière moi, pour rejoindre sa table de travail, un peu en retrait. Celle-ci supportait seulement l'écran d'un ordinateur quelconque et une petite bonbonnière garnie de sucreries. J'esquissai un "Bonjour, Madame", qui ne fut pas immédiatement suivi d'effet. La porte, dans mon dos, était capitonnée, les sièges devant le bureau, disparates: une sorte de chaise des années 1970, en tubes chromés tendus de Skaï, était flanquée d'un fauteuil, d'un style Régence d'imitation et garni de velours anciennement rouge. L'œil encore rivé sur la page qu'elle venait de maltraiter à coup de stylo plume, la maîtresse du lieu se dressa sur ses jambes, en sautant sur le sol par le côté gauche de son fauteuil. Elle disparut quasi entièrement derrière la pile de dossiers colorés. Contournant son bureau avec calme, elle m'adressa un geste, comme l'esquisse d'une révérence d'enfant sage: "Prenez place, monsieur. Excusez-nous, nous sommes surchargés: de plus en plus d'affaires, de moins en moins de personnel. Asseyez-vous." Elle recula vers son siège et s'y hissa prestement en s'aidant de ses bras. Elle tira de la pile un dossier de couleur verte, portant seulement un laconique numéro. Elle abattit la reliure sur le marocain de cuir rouge de sa table. À l'instant même, le greffier tapota quatre ou cinq touches de son clavier d'ordinateur. Madame le procureur posa ses mains à plat sur le bureau et leva vers moi son visage rond, encadré de cheveux raides que la teinture gardait blonds.
- Monsieur Bildaize, me dit-elle, nous sommes là pour y voir plus clair dans cette histoire: y a-t-il affaire ou pas affaire? Jean-Jacques, le greffier, va lire votre identité. Je vous remercie de confirmer ces renseignements.
Le clavier d'ordinateur crépita par brèves saccades, juste derrière sur ma droite. Puis la voix monotone et legato déclina mon identité. Je comblais les pauses de "C'est exact". La proc reprit sa liturgie:
- Vous au moins, vous êtes bien identifié.
Autant le greffier semblait s'évertuer à rendre pesante l'atmosphère, en répliquant les ficelles des films d'épouvante, autant la magistrate me parut claire et positive. Elle ne maniait pas la suspicion et se contentait apparemment d'une sage objectivité. Je pouvais penser qu'elle était dans mon camp ou, du moins, qu'elle observait une stricte neutralité, comparable au respect d'une sorte de laïcité au sein du temple de la sainte Justice. Elle exposa d'abord son point de vue; non pas son opinion, mais comment se présentaient à elle les faits.
- J'ai là un dossier que me transmet la gendarmerie. Le rapport notifie, pour résumer, que le conducteur d'un véhicule impliqué dans un accident de la circulation avec un cervidé "a disparu sur-le-champ". Êtes-vous d'accord avec cela?
- Cela me semble correct comme présentation des faits.
- Vous êtes cité, continua-t-elle d'une voix musicale, comme la seule personne présente sur les lieux.
- C'est...
- Mais, poursuivait-elle, en même temps vous êtes la personne qui alerta les secours "alors qu'elle avait constaté l'absence de blessé sur le siège du conducteur de la voiture accidentée", je cite le rapport.
Cette fois, elle attendait que j'intervienne. Il y eut un blanc, aussitôt brisé par une salve de clavier. Le greffier, j'en suis sûr, notait mon silence. Craignant les conséquences de cette erreur d'appréciation, je me manifestai: "Dans les grandes lignes, ça me paraît assez exact."
- Qu'est-ce qui ne l'est pas? Quels détails ne concordent pas?
- Eh bien... J'ai alerté les secours, précisément parce que je ne distinguais pas dans quel état était le pilote de la Porsche. Les airbags avaient correctement fonctionné, mais celui du conducteur semblait avoir éclaté, je jugeai qu'il y avait eu impact.
- Je vous interromps sur un détail (ce sont les détails qui vont nous aider): vous venez de parler de pilote. Adoptait-il une conduite, disons sportive?
- J'ai aperçu ce conducteur quand il m'a dépassé. C'était à la sortie d'un rond-point, nous n'allions pas vite. C'est pourquoi je peux le décrire. Mais aussitôt il a mis les gaz...
- Vous ne rouliez pas à quatre-vingt-dix.
- Non, cette section est aménagée
en voie rapide à cent-dix kilomètres/heure.
- Oui... Est-ce que ce monsieur “poussait” sa voiture, pour que vous le disiez "pilote"?
- Non. Simplement, une Porsche, ça se "pilote".
- Vous ne connaissiez donc pas ce pilote.
- Non.
- Mais vous l'avez bien vu, et vous pouvez le décrire.
- Tout juste, comme je l'ai déclaré.
- Vous n'avez pas idée de qui il peut être?
- La voiture est immatriculée dans l'Oise, il est facile de savoir à qui elle appartient.
- Effectivement, affirma la petite magistrate. C'est une voiture de location, monsieur Bildaize.
L'hypothèse de l'arnaque à l'assurance tombait donc d'elle-même. Soulagé, j'enchaînais:
- Étape suivante: le loueur. Il a dû vous dire le nom de ce mystérieux locataire.
S'était installé dans cette pièce, close hermétiquement, une sorte de rythmique, alternant la voix ferme et aiguë de la procureure et mes répliques de baryton au timbre rond. Les castagnettes du clavier informatique scandaient staccato ce balancement lancinant. Figé sur son siège, le greffier instrumentiste regardait, droit devant lui, son chef. Il manipulait à l'aveugle son appareil caché sur une tablette coulissant sous la table. "La Porsche en question a été louée par un certain Hubert Cervier", asséna madame le procureur. Voilà enfin une certitude. Mais avec ça, nous étions bien avancés! Le silence s'installa. Les castagnettes claquèrent sept petits coups brefs: trois et quatre. À l'oreille, je lus clairement: "Silence". J'avais le choix entre trois attitudes: me dégager avec un "ce monsieur ne peut pas être bien loin"; relancer le débat, par exemple avec un peu d'humour: "Vous voulez peut-être que j'aille le chercher, cet Hubert Cervier"; attendre la suite coi. Je ne dis mot. Je m'attendais à un crépitement de plastique sous la table, épelant: "(-l-o-n-g-)". Mais il semblait que nous eussions tout dit. La parenthèse vide pesait de plus en plus lourd. Je risquai:
- Hum? Et on a identifié ce monsieur?
La magistrate protégea sa main droite sous la gauche en la faisant claquer.
- Retour à la case départ... fit-elle.
Il s'agissait d'un nom d'emprunt. Un faux nom, un conducteur fictif. Et moi? Case départ: la petite dame au marocain rouge le savait donc avant de me faire asseoir. Maintenant, elle voulait sans doute me faire cracher le morceau. Pas de castagnettes plastiques. Les mains croisées à plat sur le dossier. Un regard neutre, temporisateur, accusateur. Chasseur. Un gibier: moi. Innocent, naïf, l'agneau. Le fauve fait face, le chacal se tient tapi derrière, à distance. La minute fait le tour de la vie. Dans un instant, le combat.
- Monsieur Bildaize, affaire ou pas affaire? attaqua le fauve.
- La question est dans votre camp, madame le procureur.
- Comment cela?
Le prédateur avance toujours sur des questions: ça déstabilise et ça définit d'emblée la hiérarchie. Je fis face. Je répondis: "N'avez-vous pas entre les mains un rapport?"
- Si, si. Mais, à votre place, je ne ferais pas le fier.
- Gardons nos rôles, voulez-vous?
- Mais lequel? Je vous en propose deux. Vous avez la liberté de choisir: ou bien vous savez quelque chose qui serait susceptible de faire le jour sur cette histoire rocambolesque, ou bien je diligente une enquête sur cette affaire.
- Diligentez, appuyai-je froidement. Ce n'est pas parce que vous me demandez des éléments nouveaux, que j'ai à vous présenter de nouveaux éléments. J'ai agi en citoyen, humainement. Je n'ai pas triché, je ne me suis pas dérobé. J'ai cherché à vous être utile. Pourquoi répondez-vous à votre propre perplexité par des menaces à mon encontre?
- Mais qui parle de menaces? Ma perplexité reste entière, car vous corroborez le rapport des gendarmes. Je n'ai pas d'autres moyens légaux que de confier cette affaire à un juge d'instruction.
- Vous m'avez soumis une alternative: histoire ou affaire? Collaboration ou poursuites? N'est-ce pas? Affaire, mais quelle affaire?
- C'est le but de l'enquête: mystification, disparition, suicide, meurtre? Un seul témoin: vous.
J'avais enfoncé la première ligne d'attaque. Je savais désormais où ma protagoniste voulait en venir. Manifestement, le chacal s'en inquiétait. Il fit crépiter son clavier secret plus que de raison. J'avais la main, mais pas le choix. N'est-ce pas cela que l'on nomme le destin? Être maître d'agir, mais ne le pouvoir que dans le seul sens imposé par les circonstances.
- Je vais vous dire mon sentiment, monsieur Bildaize [et à l'adresse du greffier: "Vous ne prenez pas, Jean-Jacques."]: vous vous êtes fait pincer dans je ne sais quelle aventure scabreuse. Votre mise en scène est peut-être simplement un leurre. C'est très bien monté, mais pas infaillible.
- Si je ne m'étais pas arrêté pour porter secours à cet automobiliste, je me sentirais coupable de quelque chose. Diligentez, mais de grâce n'échafaudez pas des théories sur notre seule incompréhension des faits. Ceux qui me concernent sont clairs, ceux qui touchent à l'accident de la route sont troublants.
- Notez cette dernière phrase, Jean-Jacques, c'est une belle conclusion.
J'entendis la tablette rouler dans ses glissières. Et crépita le clavier: cent impacts.
- Monsieur Bildaize, je vous remercie de votre témoignage et de votre disponibilité. Je vais vous laisser relire votre déposition, l'amender et bien vouloir signer ce qui vous semblera correspondre à la vérité, en toute conscience. Ensuite, je vous demanderai de rester à la disposition de la Justice.
Après avoir émargé, attesté, signé, je me retrouvais à jeun, pas rasé, vidé. Je suis allé récupérer ma voiture. L'agent qui me remit les clefs tint absolument à m'accompagner jusqu'à mon véhicule. Pour engager la conversation, je dis machinalement avec la voix qui remontait sur les fins de phrase:
- Je peux la reprendre? Vos collègues ont fini leur travail?
- Oh! Ne vous inquiétez pas, maintenant, elle est toute propre, votre auto. C'est pas mes collègues, c'est moi: j'ai tout aspiré “jusque dans les moindres recoins”, comme dit le chef.
- Vous savez que c'est totalement illégal, ça! m'insurgeai-je. Une voiture est propriété privée: il vous faut au moins l'accord du propriétaire. Fouiller une auto, ça ne se fait pas, même si vous avez les clefs...
- Ne dites pas ça, monsieur, fit à voix feutrée le policier. On a agi sur commission du procureur.
- Ben, merde!
Voilà qui m'échappa. Le jeune flic remarqua bien que ce gros mot n'était qu'une petite fenêtre ouverte sur ma fureur. Les formes rebondies de la procureure cachaient une femme en acier trempé. On pouvait dire qu'elle était gonflée. Le petit uniforme admirait la Maserati: "Ça, quand même, c'est de la tire! Elle est vraiment très belle... Si je n'étais pas en service, je vous demanderais bien de faire un tour..."
- Oui, c'est très beau, c'est efficace, mais totalement incorrect politiquement.
- Vous parlez des pévés?
- Oh! Non... Ça, ça dépend du conducteur, enfin, du petit jeu entre vous et les braves gens. Avec une Clio, vous pouvez perdre vos points de permis plus vite et tout autant vous ruiner en timbres-amendes.
- Elle est à vous?
- Oui, c'est la mienne: je n'ai pas besoin de louer de voiture.
- Non, excusez-moi, hocha la casquette, je ne parle pas de l'enquête, je pense seulement au prix. Vous avez de la veine, ouais, de pouvoir vous payer ça!
- Ah! Vous êtes amateur, et un peu envieux.
- C'est ça, c'est ça. Moi, je rêve d'une belle italienne. Une Alfa, la Brera, par exemple. C'est plus modeste, mais pas mal non plus, hein?
- Ce n'est pas mal du tout. Vous savez, cette Quattroporte, à cent mille et quelques euros, ce n'est pas moi qui me la suis payée. C'est une sorte de cadeau. Moi, par contre, je paye l'essence. Et, dans cet ordre d'idée, la Maserati n'est pas ce qui se fait de mieux pour réaliser des économies.
- Putain, vous avez quand même de la chance, vous! Je veux dire, pas par rapport à l'enquête...
- Celle-là, fis-je laconiquement, je ne sais pas où elle va nous mener.
- Oh! Ne vous inquiétez pas, je ne devrais pas vous le dire, mais y avait pas de poil de cerf dans votre voiture. Seulement, l'inspecteur, justement, il a trouvé qu'elle était trop propre comme un sou neuf, votre caisse.
- Donc, vous voyez, l'enquête va continuer comme ça, dans le mauvais sens. Mais, moi non plus, je n'y comprends rien… Bon, cher monsieur, j'ai les crocs. Et j'ai besoin d'un petit break.
- Salut. Agent Philippon... Je suis l'agent Philippon. On n'a rien bousillé dans votre Maserati, vous pouvez vérifier. Ah! C'est quand même une sacrée bagnole!
