Poèmes
Patrice Launay
Poème libre
une forme ouverte
Définition
Un poème libre fixe ses propres règles. Cela ne veut pas dire qu'il n'en a pas, mais qu'elles doivent être suffisamment fortes pour être visibles et signifiantes.
CAS NULLARD
Un vieux camelot
C'est bizarre
A volé un vélo
De valeur
Au bazar
Au voleur !
© Patrice Launay
LE JOUR QUI N'EXISTE PAS
Le
jour qui n'existe pas
Toujours arrive à petits pas
On
ne sait d'où
Soudain
fou le réveil
En
milieu de nuit
sonne
Les bambins ragaillardis
Crient
à tue-tête au téléphone
Les voici déjà debout
Tirant
à eux le vieux soleil.
Le
jour qui n'existe pas
A fait papa la fée
Clochette
C'est jour de fête
Les poissons d'or,
les poissons scies
Tous les poissons nacrés
Ont
embouché leur trompette
Faisant frémir la peau de l'eau
De mille rires cuivrés
Et chantent en chœur leur solo.
Le
jour qui n'existe pas
Verra,
c'est sûr, à
son sommet
Fleurir
en mai
Les
oiseaux d'eau, les oies aussi
Tous les oiseaux
sonnailles
Et l'oiseau de Paradis
Multicolore et
l'air canaille
Jamais
plus ne fanera
Il
est étoile et galaxie.
Le
jour qui n'existe pas
Sous
le soleil ou sous la pluie
C'est
aujourd'hui...
© Patrice Launay
Indices de le lecture
Ce poème libre est conçu comme une chanson. La distribution des rimes n'est pas stricte: l'important est de faire circuler des sonorités tout au long du poème. Les vers semblent ne pas respecter d'isométrie, pourtant toutes les strophes sont construites de la même façon: 9 vers comprenant dans l'ordre 7-8-4-6-6-7-8-7-8 pieds. Le premier vers est immuable, même dans la dernière strophe, tronquée à la fin de son troisième vers qui s'arrête sur trois points de suspension. Car lorsque paraît le jour, la réalité reprend ses droits.
SUR UN AIR D'AUTOMNE
La couleur est jaune
Sur le sol
Quelques arbustes en forêt
Rougissent tendrement
Comme des jeunes filles sages
À qui l'on parlerait d'amour.
Mais d'un coup de sifflet
Le vent a fait voler
En éclats cramoisis
Ce timide habillage.
Les paillettes dorées
Dans le ciel s'éparpillent
Comme de grands arpèges
de cloches muettes
Et toutes les jeunes filles
Qui tournoyaient
Ont laissé à l'air
Leur plus belle parure.
© Patrice Launay
Indices de lecture
Ce petit poème se veut léger. Ce qui prime, c'est son rythme: les vers, sans rimes (sauf "s'éparpillent/filles"), par leur découpe ponctuent les impressions colorées et les évocations tourbillonnantes. Comme un miniconcerto le poème enchaîne trois mouvements Lent-Vif-Lent (6 vers, 4 vers, 8 vers). Mais le vers 10, dernier du deuxième mouvement et en milieu de poème (Ce timide habillage), sert de thème au dernier mouvement.
La mer veille

La mer
veille :
Quand le
soleil s'endort,
Le sable
devient d'or.
C'est
merveille !
Nous descendons des dunes
Les pieds dans les grains froids,
Mais deux fois au lieu d'une
Pour en goûter l'effroi.
Glissons-nous
Au sein du flux mouvant
Pour chanter dans le vent
À genou.
Sous un ciel outremer
L'océan
peint d'argent
Se fait le
miroir amer
De la
pensée des gens.
La joie
danse
Avec le
grand serpent
Fluide qui
s'épand
En flots
denses.
La mer veille !
© Patrice LaunaySonnet
une forme fermée
Définitions
SONNET : Pièce de poésie, composée de quatorze vers répartis en deux quatrains suivis de deux tercets.
Un quatrain est formé de quatre vers rimant selon le schéma ABBA (le plus souvent).
Un
tercet comprend, lui, trois vers rimant selon le schéma EFE (le plus
souvent). Dans le sonnet, si le premier tercet est en rimes enchâssées
EFE, le second peut reprendre en rime F, à l'origine d'une forme FGF,
comme FGG, etc., ou bien débuter avec une nouvelle rime G enchâssant la
rime E du premier tercet (GEG).
Indices de lecture
Le sonnet Sur le bord de l'hiver prend la forme ABBA BCCB EFE FEF.
Tandis qu'Avril suit le schéma ABBA CDDC EFE FEF.
Pour dire Oisans corse un peu l'exercice en associant un acrostiche (la première lettre de chacun des 14 vers forme le titre "POUR DIRE OISANS") au schéma très économe et donc très resserré ABBA ABBA CDC DCD.
Sur le bord de l'hiver
On entendait les oiseaux et le bruit des vagues ;
Il y avait des courlis qui cherchaient des vers
Entre les flaques bleues de la marée d'hiver,
Des macareux sur les falaises de La Hague.
Et ton regard, coloré comme l'eau de vert,
Passait sur les rochers, sur les herbes jaunies ;
Il arpégeait les accords d'une symphonie
Maritime et oubliée de notre univers.
Cris et rocs, flots, ressacs, tout cela bruissait fort ;
Les ailes des oiseaux dansaient dans la lumière
Au-dessus des deux tours hiératiques du fort.
Mais il n'y a plus sur le toit de la chaumière
Ce ruban de fumée qui marquait ses efforts
De garder en vie une vache et sa fermière.
© Patrice Launay
Aide à la lecture
Les rimes ne font pas le poème. Mais elles peuvent y contribuer. En effet, si les rimes se retrouvent aussi dans les chansons, c'est parce qu'elles se répondent comme un écho (à l'instar
d'un contrepoint en musique). Elles mettent ainsi en rapport –
correspondance ou opposition – deux sonorités, deux mots, deux vers (ou
davantage). Premier point, ces relations sonores nourrissent le chant du poème. Deuxième point, elles aident à rapprocher des mots au-delà de la simple structure de la phrase. Troisième point, elles vont confronter entre eux les vers qui
riment, créant ainsi un réseau de compréhension dépassant la linéarité
du texte.
Prenons des exemples du sonnet Sur le bord de l'hiver.
• Premier point. Les rimes des tercets vont trois par trois. Deux rimes "masculines" (c'est-à-dire
de syllabes fermées par une consonne) du premier tercet trouvent un
écho dans le vers central du second. Tandis que les rimes "féminines" (c'est-à-dire
de syllabes se terminant par un e dit muet) suivent le schéma inverse.
Ce sont donc des éléments structurant la "chanson" du poème, au même
titre que le nombre de pieds lui donne le rythme.
• Deuxième point. Ainsi, côté rimes masculines, l'adverbe fort (beaucoup) rime avec le substantif fort (château) et le mot efforts. Le réseau qui s'établit
peut se résumer ainsi : beaucoup de bruit (fracas menaçant) =>
château fort inébranlable (tours hiératiques) => lutte pour la
vie et prérennité de l'Histoire.
• Troisième point. Si l'on
élargit ces correspondances aux vers, on découvre que "tout cela bruissait
fort/Au-dessus des tours hiératiques du fort/qui marquait ses efforts".
Maintenant, on peut faire les mêmes rapprochements avec les rimes féminines: lumière - chaumière - fermière ;
et lire que "les ailes des oiseaux dansaient dans la lumière/sur le
toit de la chaumière/pour garder en vie une vache et sa fermière".
Bien
entendu, ce genre d'exercice ne fait que révéler un "réseau" de
correspondances. Ce dernier sert à "décompresser" la forme compactée du
sonnet, comme on décompresserait un fichier informatique "zippé", par
exemple. Il agit donc à la fois comme un filet qui tient la forme resserrée et comme un diffuseur de sons et de sens. Le chant est encore mené par sa rythmique. Ici, le poète s'amuse à balancer ses vers de douze pieds sur des rythmes impairs (7 + 5), contrastant avec des alexandrins (6 + 6, ou 4 x 3).
Avril
Sur une ombre d'automne, un saphir mêlé d'ocre
S'émancipe et flamboie : c'est ton œil, mois d'avril,
Où la larme irisée fait vibrer son profil
Ruisselant des couleurs d'un soupir médiocre.
Mais que sais-je aujourd'hui de la treille en motif,
Dont les tresses en liesse étiraient leurs arcades...
Et du pistil câlin de la vigne en cascade,
Que l'été empourprait comme un flambeau votif ?
Vois, la lumière nue que l'aurore évapore
Se dérobe et chatoie, et s'égaie sans faillir
Jusqu'à faire siffler son murmure incolore.
Et du foyer naissant, la flamme de saillir
Plus longue au temps nouveau qu'elle festonne et dore ;
Et de jaunes iris en gerbes de jaillir !
© Patrice Launay
Glossaire
• Saphir. n. masc. Pierre précieuse de couleur bleue.Taillée et polie, elle est utilisée en joaillerie.• Iriser. verbe trans. 1. Colorer des couleurs et des nuances de l'arc-en-ciel. 2. Faire briller, faire chatoyer.• Médiocre. adj. Moyen. De faible importance, léger.
• Treille. n. fém. Berceau ou tonnelle de treillage sur lequel s'entrelacent des plantes grimpantes, notamment la vigne. D'où, cep de vigne que l'on fait pousser sur un treillage, en particulier pour la production de raisin de table.
• Pistil n. masc. Organe reproducteur femelle, situé au centre de la fleur.
• Festonner. verbe trans. Dessiner, découper ou broder en forme de feston. Le feston est une guirlande de fleurs qu'on laisse pendre de manière à ce qu'elle forme un arc concave. D'où, broderie en forme d'arcs accolés.
• Iris. n masc. 1. Spectre lumineux produit par décomposition de la lumière blanche ; halo de lumière qui apparaît autour d'objets observés à travers une lunette ou un verre par suite de la diffraction. 2. Plante vivace à longue tige, feuilles en lame de sabre et fleurs très découpées souvent de couleur bleu violacé et très odorantes. L'iris de Hollande royal est jaune 3. Membrane rétractile et colorée qui entoure la pupille de l'œil.
Pour dire Oisans
Pour ce soir, couvre-toi de la simple mantille
Où l'orage effluent fait danser son encens.
Un gilet de soleil sur ton épaule en sang
Reposant, couche-toi sous la sobre myrtille.
Dors-tu quand sur ton ombre écrue l'aube scintille,
Instillant la rosée que l'iris filtre en cent
Rejetons ébahis au sourire offensant ?
Et la neige a cerclé ton col de cannetille...
Orgue d'éternité qui défies nos égards,
Ile d'espoir baignée de schiste et d'émail mauve,
Sois un asile aisé aux cris des cœurs hagards.
Au sommet où l'éclair embrasait la nuit chauve,
Nourrissant l'incendie dans nos propres regards,
Sois un fleuve d'eau vive abreuvé de vie sauve !
© Patrice Launay
Glossaire
• L'Oisans est un massif de haute montagne dans les Alpes françaises, dominé par la barre des Écrins qui culmine à 4008 m au Pic Lory. Le plus beau sommet du massif est La Meije (3983 m).
• Mantille. n. fém. Écharpe de dentelle ou de soie. Autrefois, les femmes s'en couvraient la tête à l'église.
• Effluent. adj.Se dit d'un fluide qui s'écoule d'une source, qui sort d'un dispositif, d'une installation.
• Encens. n. masc. Gomme-résine extraite de l'écorce de divers boswellias (burséracées), provenant de l'Inde et surtout d'Afrique. L'encens brûle en dégageant une odeur caractéristique. Il est employé dans les cérémonies religieuses, souvent mélangé à d'autres résines.
• Cannetille. n. fém. Fil de métal aplati et tourné en hélice, utilisé en broderie.
