
Pan
La jouissance
L'échec fut cuisant. Infâmant. Les collines s'assombrissent, tandis que les nymphes n'entendent plus chanter le hautbois double. Elles ne sont plus guère appelées à danser au milieu des moutons de laine blanche. Izio ne les invitent plus à venir lutiner avec lui dans les hautes herbes, ni dans les bois, ni dans les eaux limpides de sa piscine fleurie. Elles s'en inquiètent de plus en plus. Mais où la flûte ni l'aulos ne s'égaient, nulle nymphe ne joue ni ne glousse. Les hamadryades s'en confient à Pan. Qui d'autre mieux que lui connaîtrait en effet le ressort des plaisirs amoureux? Déçu de la morne incapacité du berger à faire usage de son aulos, le dieu sylvain décide de lui mettre en mains un marché. Voici ce qu'en substance il lui suggère:
- N'as-tu pas connu bien du plaisir grâce au cadeau d'Hermès?
- Le plaisir, messire Bouc, n'efface pas l'affront que j'ai subi au château, alors que mes intentions étaient sincères. Pourquoi la princesse n'a-t-elle pas dit ne serait-ce qu'un mot en ma faveur?
- L'étiquette, mon garçon. La bienséance. Cependant, laisse-moi développer, car là n'est pas la question. L'important est de savoir si Mélia est à même de t'apporter un bonheur plus grand que celui dont sont capables dryades et naïades.
- Elles sont charmantes et attentionnées comme personne, mais - comment dire? - leur commerce manque de variété.
- Ah! Je vois ce que tu veux dire: toujours de nouveaux jeux, des caprices renouvelés, des minauderies sans fin, etc. Certes, deux ou trois nymphes restent une compagnie difficile à renouveler. Eh bien, voici ce que je te promets: tes brebis si nombreuses seront changées en autant de néréides, de sylphides et de naïades amoureuses et inventives.
- Mais enfin, que deviendra ma fortune si je n'ai plus de troupeaux?
- Je te répondrai par une autre question. Que désires-tu le plus en toi-même? N'est-ce pas les joies de l'amour sans cesse ravivées, autant que la richesse? Or donc, puisque ton silence répond à ta place, voici ma flûte. Pas n'importe quelle flûte, la flûte de Pan. Regarde, elle n'est pas faite d'un seul chalumeau comme celle que t'avait donnée Marsyas, ni même de deux calames à l'instar de l'aulos d'Hermès, mais d'autant de tuyaux que la semaine compte de demi-journées.
Le charme de la flûte de Pan opère à la manière d'un filtre magique.»
Secrètement, Pan convoitait en fait le double hautbois qu'Hermès avait jadis dérobé à Athéna. Car, contrairement à sa flûte aux multiples tubes, l'aulos est aussi capable d'emmener une armée. De son côté, Izio se montre très réticent. Ce qu'il vise en effet, c'est l'amour idéal et véritable. Celui, sincère et partagé, qui dépasse tous les clivages et apporte descendance, prospérité et richesse. Rien de moins. Est-ce que la multiplication de ses ébats quasi à l'infini saurait combler cette attente? Certes, riche, il l'est déjà, et un facteur multiplicatif ne pourra que développer de façon extraordinaire ses biens. Mais cette richesse du nombre peut-elle remplacer celle d'un royaume? Devant tant d'hésitation, Pan le rusé propose au pâtre de faire un simple essai. Il lui confie son instrument pour le mois et, s'il en est satisfait, il le gardera à jamais en échange de son aulos. Autrement, il reprend le hautbois et rend à Pan sa flûte magique. Le berger se laisse convaincre. Marché est conclu, et Izio acquiert la flûte de Pan sans autre engagement que de s'en servir chaque jour pendant un mois.
Le charme de la flûte de Pan, une fois qu'Izio en a acquis la technique, opère à la manière d'un filtre magique. Et l'Ombrien chaque jour enchante les collines où ses troupeaux immaculés paissent et se multiplient. Entouré des nymphes, chaque jour plus nombreuses et plus enjouées, le maître de la pastourelle ne voit pas passer le mois. Il est ainsi convaincu d'avoir conclu un excellent marché, quand Pan revient vers lui pour confirmer leur pacte. Dorénavant, le pâtre Izio mène une vie de débauche, ne pensant qu'aux plaisirs faciles et toujours renouvelés. Oubliée, la princesse et son royaume! Après la tonte des bêtes, les sylphides empressées lavent, cardent, filent la laine dont elles tisseront les plus belles étoffes. Le petit berger d'autrefois s'est fait marchand des plus riches tissus qu'aient jamais connus les contrées bordant la mer Intérieure. Cependant, il néglige son cheptel et ne voit pas que ses brebis sont de moins en moins nombreuses.
C'est que Pan est bouc et que jouant de l'aulos, il mène
les troupeaux à sa guise: chacune des plus fertiles agnelles, choisie par le
dieu cornu, se voit transformée en nymphe, entièrement dévouée au divin coquin.
Sinon, comment croyez-vous que la flûte de Pan ait pu procurer à Izio autant de
compagnes vierges qu'il avait de brebis dans ses bergeries?