La maladie fait du genre

23/04/2021

Il est amusant - ou irritant - d'entendre à longueur d'émissions les interlocuteurs échanger leurs avis sur la pandémie, les uns défendant avec acharnement la féminité de la Covid-19, les autres, en en faisant un "masculin". La ou le Covid-19 ? Telle est la question. Bien sûr, les politiquement corrects ont doublement opté pour la Covid, s'appuyant sur le verdict de l'inestimable Académie française et sur le besoin, peut-être, de montrer qu'une responsable féminine est capable d'avoir un retentissement mondial. Monsieur Tout-le-monde, plus instinctif, s'en tient à une sage position de neutralité en désignant le mal par un masculin. Faisons la part des choses. Sérieusement.
1. Le responsable de la pandémie est le SARS-CoV-2, un sale virus qui cause une maladie affectant essentiellement les voies respiratoires des humains.
2. Les Anglo-saxons ont nommé cette maladie à l'aide d'un mot valise, mécanisme de composition nominale dont ils sont particulièrement férus. Laissons de côté le nombre 19: il indique seulement que cette affection est apparue en 2019. Covid est un agrégat acronyme des mots suivants : corona, virus, desease. On aurait pu dire CVD, mais Covid est plus facile à prononcer et ne fait que deux syllabes au lieu de trois. En langue anglaise, cette appellation est neutre par nature, ni féminine ni masculine : corona, virus, maladie, tout cela y est neutre grammaticalement, car dénué de genre sexué.
3. Les bons Français auraient été tentés de parler de "la maladie par coronavirus de 2019", mais à notre époque agitée et mondialisée, cela risquait d'apparaître longuet. On a donc adopté Covid-19, puisque tout le monde sait ce que c'est depuis Wuhan jusqu'à Santiago du Chili.
4. Mais en France, il y a débat. La maladie, le virus, le ou la? Et voici que l'Académie française défend l'indéfendable thèse que le neutre doit se transcrire au féminin, sous prétexte que desease se traduit par "maladie" ! Immortelle bêtise... Soyons bref. Il n'est ici nullement question de traduction, mais d'emprunt. Or l'usage en l'espèce est de transcrire le neutre par le neutre, rôle endossé en français par le genre grammatical masculin, puisqu'il n'est pas marqué (cf. https://le-poulpe-a-plume.webnode.fr/l/la-langue-et-le-sexe/). En outre, ces messieurs-dames de l'Institut semblent ignorer l'étymologie du mot anglais lui-même. Desease vient du français "désaise", encore employé dans l'Hexagone au dix-neuvième siècle au sens d'incommodité, malaise, désagrément (cf. "Dictionnaire de la langue française", Émile Littré, Hachette, 1878, p. 1090). Or ce substantif est masculin. Donc Covid ne peut pas être un nom féminin.
5. Il reste une alternative: soit les francophones adoptent le Covid-19 - ce qui s'est fait spontanément -, soit ils "francisent" le nom en agrégeant dans le sens positif les composants traduits. On aurait ainsi la Macov-19, la "maladie à coronavirus-[20]19". Mais le Macov-19 pourrait aussi se comprendre comme le "mal à coronavirus-[20]19". Allons plus loin : s'il s'agissait de tout traduire, on dirait "maladie à virus en couronne", la Mavic-19, ou le Mavic-19 ("mal à virus en couronne"). Mais on n'aurait pas résolu l'histoire des genres... Alors autant conserver le Covid-19, compréhensible par l'entièreté des habitants du globe. CQFD.

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