Hermès

La fortune

Or voici que, filant sur les ailes de ses sandales, Hermès, à qui les charmes de la nymphe ne déplaisaient pas, s'étonna que son amant n'en fût pas comblé. Lui, un dieu, se satisfaisait naguère des cajoleries de la nymphe Syrinx. L'insatisfaction du berger tenait de l'injure! Le meneur d'âmes se sent obligé d'intervenir. Il va trouver le pâtre lamentable et lui propose de doubler ses capacités amoureuses grâce à son aulos double. Fi du sifflet, fi de la flûte à bec, il lui vante les avantages du hautbois à deux calames. Lui, Hermès saura se satisfaire de la flûte et d'une nymphe à la fois. Insatiable, Izio cette fois n'hésite pas: il gagnera une nymphe, doublera son plaisir, mais aussi son cheptel, sans doute. De quoi, somme toute, occuper ses journées et son esprit, reléguant Mélia à une utopie délectable, voire sacrée. L'aulos d'Hermès fait des merveilles. En amoureux insatisfait, le berger des collines vertes ne cesse de jouer du double hautbois parmi ses troupeaux fertiles et foisonnants. Et plus il fréquente les nymphes, plus il se sent vigoureux.

En un mot, le berger d'Ombrie se sent bien, comme il n'a jamais été. Ses affaires prospèrent encore davantage. Il étend ses pâtures, il construit un véritable domaine, il embellit la ferme d'un patio garni d'arcades. S'y épanouissent des arbres fruitiers, des rosiers sauvages partent à l'assaut des colonnades, bercés par les arpèges d'une fontaine claire se déversant dans une pièce d'eau oblongue. Sur les banquettes de cette piscine les nymphes, au milieu de rires candides, viennent s'allonger dans le repos. Elles taquinent volontiers Izio brandissant son aulos. La bergerie vibre de mille bêlements énergiques. Nul doute, la situation du maître des lieux est florissante, son fermage ne lui coûte guère. Izio amasse les pièces d'or, au fur et à mesure qu'il acquiert un savoir-faire hors pair. Il ne se contente plus de vendre des moutons pour leur viande, ou des peaux pour la douceur des pieds, non, il fait commerce des agneaux, des béliers reproducteurs, de la laine cardée et peignée de la plus belle qualité. Il a dernièrement investi dans un atelier de filage et de tissage de cette laine recherchée, de sorte qu'il s'est lancé dans le négoce des étoffes.

L'aulos d'Hermès tient ses promesses. Il cumule les bienfaits du sifflet de Lucifer et la magie de la flûte de Marsyas. Mais les richesses ne sont pas faites pour être seulement amassées. Izio a le sentiment de s'être forgé une condition à la hauteur des prétentions des nobles. Certes, les terres ne lui appartiennent pas en propre, elles sont la propriété du roi, mais ce qu'il y réalise, nul bourgeois ne peut prétendre l'égaler. Il sait, d'ailleurs, que Mélia a parfaitement remarqué la métamorphose de son prétendant. Elle n'a plus affaire à un simple marchand, mais à un entrepreneur florissant et désormais établi. Il a gagné dans ce temps un port altier et résolu, sans être ostentatoire. Il est vaillant et assuré. Ce qui complète agréablement son portrait physique. N'est-il pas en l'état un beau parti?

Mélia n'a plus affaire à un simple marchand, mais à un entrepreneur florissant.»

Fort de ces réflexions, notre riche éleveur a une riche idée: il demande aux nymphes de lui tisser un vêtement de fil d'or. L'habileté de ses compagnes ne le fit pas attendre longtemps. Elles exécutent en un rien de temps une tenue de rêve. Izio, bientôt vêtu comme un prince d'Orient, se met en tête de se faire admettre à la cour. Monté sur un char décoré de bonze repoussé figurant des scènes mythologiques, il se rend au palais du roi. Il y pénètre sans difficulté. Devant l'huis des salons, on lui demande de bien vouloir décliner le nom de son fief. Sans encombre, il déclare être le maître des collines de l'Ombrie. Et le voici introduit à la cour. Le majordome annonce à son entrée: "Seigneur Patrizio de l'Ombrie". À ce stade, le pâtre Izio pense enfin être en bonne voie pour parvenir jusqu'à la princesse et, qui sait, jusqu'à convaincre le roi qu'il mérite la main de sa fille. Les salons étaient encombrés de personnages importants, de femmes serties dans des robes avenantes. Tous tournèrent leur regard vers cet apollon habillé d'or de la meilleure façon. Quel était-il? Un inconnu. Jamais vu. Un prince en visite. Un prétendant, peut-être. Au trône? Plutôt à la main de la princesse, très cher. Incognito. C'était sans compter sur l'excellente mémoire du chambellan. Celui-ci sous l'habit de prince sut démasquer le petit berger prétentieux. Mélia fait son entrée. Le pâtre Izio de l'Ombrie a juste le temps de lancer un baiser à la jeune fille de ses rêves. Il est sèchement éconduit par la garde royale.

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