Épilogue
Au nom du cerf
Pardonnez au garçon de café terre-à-terre: il a du mal à décoller de sa raideur, droit comme un piquet fiché dans le sol de la salle. À quoi sert un cerf à Cervier? C'est sûr, il y a de quoi s'y perdre. Mais vous, lecteurs attentifs, vous avez compris, le chasseur et le chassé ne font qu'un: quand je suis en quête de mon père, je le trouve dans le fécondateur de l'univers, fût-il ce noble animal qui sur sa tête porte la forêt qu'il foule à ses pieds. Forêt qu'il renouvelle chaque année. La mort attire la vie. Le fils devient le père. Quand le policier pourchasse le coupable parfait, forcément, il ne le trouve pas: la perfection n'est pas réelle, et le coupable n'est pas manifeste. C'est pourquoi l'enquêteur part de plus belle à sa poursuite. L'absence attire l'envie. Le flic devient le filou. Et Léon le défoncé là-dedans? Pourquoi cherchait-il le maquereau? C'est qu'à travers lui il tente de rencontrer une femme qu'un pauvre cave ne saurait attirer par lui-même. La femme attire l'homme. Elle l'absorbe et tous deux ne font plus qu'un. Mais où allait-il la trouver, cette femme, sinon dans la forêt? Dans ce "territoire du dehors" (n'est-ce pas ce qu'étymologiquement forêt veut dire?), lieu d'échange par excellence, passage obscur d'où l'on débouche vers la lumière, de la quête à l'accomplissement. C'est d'ailleurs notoire, pucelles et chevaliers s'y croisent, et parfois s'y unissent sous la bénédiction d'un saint ermite, gardien d'un temple solitaire et universel. Ce bienheureux prêtre n'est autre que le vecteur de la Révélation dans laquelle il est nécessaire que les jouvenceaux soient plongés. Ces purs modèles de l'homme et de la femme doivent en effet passer par ce baptême de la forêt. Celui du chaudron vital. Passage obligé pour rester vivants ou pour le devenir. Pour transmettre la vie, non seulement la leur, mais la vie éternelle.
Je vois d'ici le Prouteau qui fulmine:
- Applaudissons monsieur le curé! Personnellement, je ne vois pas le rapport entre le Rédempteur et le maquereau!…
Le rapport, c'est le cerf, la forêt, les cloches à travers les feuilles.
- Ah bravo! Un franciscain perverti n'aurait pas mieux prêché. Psychanalyse minute de Léon le camé. Fantastique! Le mec Léon qui cherche à se faire une gonzesse (ça, c'est vrai qu'il en rêve tout haut au milieu de ses délires), et môssieur Bildaize lui refile son cerf direct. Non, mais j'hallucine. C'est vrai, j'avoue que là, Jésus ne pouvait décemment pas faire l'affaire. Mais j'y pense, Léon, l'a reconnu, le Bildaize... Le maquereau?
Moi, j'avais un pincement au cœur pour la Porsche. Était-ce bien nécessaire? Une vieille patache aurait suffi. Il y en a qui peuvent monter jusqu'à 160. Évidemment, Cervier aurait peut-être davantage morflé. Et un peu de classe, ça ne fait pas de mal. Quoique... En attendant, la biche en pavé s'était fait bouffer. Jeanne-Marie Michot, procureure de la République, sauçait son assiette. “Bien, la forêt d'Othe!”
Gérard Prouteau, inspecteur de la police judiciaire, se mit à méditer. Difficilement. Tandis que la Michot mirait le fond de son verre de vin en fixant un horizon du bout du monde. “Impeccable, c'te «cote-de-bonne»” (dit comme ça avec un accent du Midi contrefait). Le mari restait planté dans le carrelage au milieu des tables du Croque-Madame. Je finissais mes profiteroles au chocolat (une spécialité de la maison). Tranquillement.
- Je vais faire sortir Léon, déclara Gérard d'un ton solennel. Au nom du cerf, se justifia-t-il.
Bon,
voilà
qui est dit. Et, en fin de compte, que subsiste-t-il de cette histoire?
Le cerf avait explosé sur
la route, Hubert nous avait fait faux bond.
Debussy et ses Cloches à
travers les feuilles s'étaient évanouis dans le silence.
Léon, élargi, était sorti du décor.
Bilan: un cerf mort,
un inconnu disparu,
un poivrot relâché.
Un inspecteur de police qui reste sur sa faim.
Une femme, procureure de la République, qui s'en lave les mains.
Le seul qui ait tout vu, c'est
le pianiste.
Le seul qui reste. Moi.
Il y avait de quoi se poser des questions.
Mais il n'y avait pas de quoi y répondre.
Les faits, l'auraient-ils fait?
C'est un fait, ce n'est pas la fête:
accident de la route pour une Porsche 911.
accident de la vie pour un cervidé
mâle.
Deux vies perdues de vue:
un cerf, un Cervier.
Un monde ouvert sur l'inconnu pour la police judiciaire,
sur la paternité pour
le fils Bildaize,
sur la musique pour la magistrate
et sur la liberté pour
l'insatisfait Léon.
Finalement, cet accident donne beaucoup à voir.
Accident, ou pas.
Gao Bildaize serait-il donc coupable? Ce n'est pas dit.
Ou cocu? La ramure caractéristique, intacte, en atteste...
Cocu, certes, s'il
n'est pas le mac des
biches.
C'est encore à voir…
En fait, le
pianiste se retrouve sur la touche,
comme une andouille, s'il n'est pas le maquereau.
Le camé Léon, lui, court à nouveau la gueuse,
libre de cocufier la forêt
à sa guise.
À qui profite alors le
crime?
Assurément à cet Hubert Cervier sans
identité.
Ainsi qu'aux biches du
fond des bois.
Car elles n'ont pas de cornes à
perdre, elles.
Pas plus tard que samedi soir, j'ai croisé Léon Slut, ganté de daim, son éternel foulard mordoré savamment noué au cou sous sa chemise d'un blanc immaculé. Il bichait!
