Au mot savant
(lat. Homo sapiens)
Ne nous y trompons pas, ceci n'est pas vraiment un dictionnaire ni un
essai, encore moins une monographie. Il y a une parenté avec la fable,
c'est sûr, mais peut-être davantage avec le jeu.
Les jeux, devrais-je
dire, ceux du cirque. On va jongler avec les mots, faire de
l'équilibrisme
sur le fil des métaphores, tenter le triple saut
périlleux au trapèze volant, le tout sous l'éclairage douteux de la
magie. Prenons-le comme une farce.
Crétin des Alpes
La défiance envers les gens des contrées montagneuses a toujours été de mise, de même qu'un certain mépris. Si des massifs comme les Alpes sont relativement faciles à traverser, il n'en reste pas moins que les voyageurs y privilégiaient le chemin en fond de vallée, tandis que les indigènes, habiles en terrain escarpé, surveillaient ces passages depuis les crêtes. Il n'était pas rare, d'ailleurs, qu'ils vociférassent du haut de leur belvédère à dessein d'effrayer le chemineau, avant, bien souvent, de le rançonner. Comment s'étonner alors que le voyageur venu de la plaine ait appelé les silhouettes menaçantes des habitants de ces lieux escarpés les crêtins des Alpes? (On n'a pas idée non plus de faire peur ainsi aux paisibles manants...)
Pour corroborer cette conviction que les natifs des alpages étaient des êtres inférieurs, il faut se rappeler que l'eau des glaciers que buvaient les locaux est pauvre en iode, d'autant qu'ils ne consommaient pas non plus de sel marin. Cette carence mène parfois à une atrophie cérébrale que la radioactivité des massifs cristallins n'arrange pas, frappant d'imbécilité une partie de la population. Ainsi, le crêtin devint-il tout naturellement un crétin.
Demain
Ce mot fait référence au travail manuel, le travail de main. À l'époque (quand il y avait du travail et qu'on pouvait se le repasser de la main à la main), les gens n'étaient pas forcément pressés d'aller au turbin ni stressés par les horaires et les cadences: ils remettaient souvent leur boulot au lent de main. Celui-ci prenant son temps, de sorte que le travail n'était jamais terminé le jour même, mais reporté au jour d'après. On finit par appeler ce dernier le jour du lent de main, plus courant sous la graphie lendemain. C'était tellement habituel que passer son travail du jour au lent de main fut considéré comme gage de rapidité. Mais avec le colbertisme (déjà), le rapport au travail a changé du tout au tout. Et dans les manufactures royales fut placardée la consigne suivante : « Il ne faut jamais remettre au lent de main ce que l'on peut faire le jour même. »Si bien que plus rien ne se fait du jour au lendemain
Dîner aux chandelles
Voici une bien belle expression qui évoque une image à la
fois mordorée et romantique. Et c'est en effet de cela qu'il s'agit.
Pourquoi dîner aux chandelles sinon pour déclarer sa flamme ou en prélude à
plus si affinité? L'histoire, c'est qu'un tel repas se prend à deux, plus
exactement en couple, et que les deux tourtereaux ainsi en présence roucoulent
à qui mieux mieux. Cela fait partie de la parade amoureuse, roucouler dans une
ambiance chaude mais calme. C'est un moment propice aux envolées lyriques. D'où
l'expression, dîner aux chants d'ailes, qui se justifie à double titre. On
compare toujours les amoureux à deux colombes ou deux tourtereaux qui
roucoulent et battent des ailes en gonflant le jabot. Et l'amour n'est-il pas toujours
ailé? Il n'y a qu'à regarder ce sacré Cupidon!
Par la suite, bien sûr, il s'est greffé là-dessus la symbolique des chandelles, la lumière chaude, la flamme (que l'on se déclare) et le caractère sexuel de la fameuse bougie. Mais c'est peut-être aller un peu loin. Vu que la réussite de l'entreprise n'est pas toujours couronnée de succès.
Interminable
Cet adjectif épicène – donc parfaitement dans l'air du temps, puisqu'il respecte non seulement l'idée de parité entre les hommes et les femmes, mais va jusqu'à la parfaite égalité de traitement entre les deux sexes – est compris dans le sens de “sans fin”. Le sens est en fait pour ainsi dire double: d'un côté il signifie "qui ne se termine pas", de l'autre "qui n'a pas de but". Encore faut-il saisir la cause de cette non-finitude, qui, à force de perdurer, devient lassante. Par exemple, quand nous parlons de “discussions interminables”, nous entendons bien que ça n'avance pas et que ça ne mène à rien. Mais pourquoi donc? Le mot lui-même nous livre l'explication: ces palabres ne risquent pas de trouver une issue raisonnable, attendu qu’elles sont de vains échanges inter-minables (du latin inter minabiles, “entre minables”). Les personnes qui se livrent à ce genre d'exercice ne cherchent pas, en effet, à y mettre un terme, ni à y établir une raison, et encore moins à élever le débat. On rampe aux ras des pâquerettes, on frise la lie de l'intellect, bref on reste figé dans la nullité. Et cela ne date pas d'hier, puisque l'expression vient du latin (cf. supra): inter, "entre" et minus, "diminué du ciboulot". Le pire, c'est que ces manifestations humaines donnent à elles seules une idée de l'éternité. Pourvu que Dieu ne soit pas fait à notre image!
Opuscule
Un opuscule, ça paraît minuscule, mais en fait cela demande un sacré boulot. Ce nom vient du latin opus, qui veut dire “travail”, et de culum, comme vous savez. L'expression “se casser le cul au travail” en procède. Le marché du travail, autrement appelé “marché opus”,
a connu à Clignancourt et à Saint-Ouen (93) une dérivation grat(t)ifiante
sous le vocable de Marché aux puces. C'était à l'époque où ce commerce
(celui du travail [lire l'article Demain]) était florissant et où l'on n'avait pas à se casser
le culum, ni pour travailler ni pour embaucher: le contrat se
passait de la main à la main, tope-là et que ça saute! D'où les puces...
Et les hommes de main opéraient au nom de leur patron qui ne
voulait pas se les salir. Les apprentis ou stagiaires, quant à eux,
devant se faire la main, on leur apprenaient les différents gestes. Passer
la main, c'est laisser sa place pour une meilleure. On disait alors “passer la main au travail”. Par métonymie (opus = culum) – ou abrègement de opuscul(um),
allez savoir –, l'expression se fit “passer la main au cul(um)”.
L'opus-cule résume ainsi à lui seul la relation travail-main-avancement.
Prendre son travail à deux mains signifie donc avoir une grande
ambition et être avide d'avancement. D'ailleurs, ceux qui réussissent
ont du cul. C'est bien connu.
Bref, l'opuscule est un ouvrage qui ne manque pas d'ambition, si petit soit-il.
Terrien
Voilà
un mot qui nous remet les pieds dans la glaise et, par la même
occasion, qui nous place face à la condition de notre existence. Sa
connotation misérable – simple terrien – provient moins de sa référence à
la glèbe et au peu de considération que les habitants de notre belle
planète concèdent aux gens qui la travaillent,
qu'à son origine biblique. Dans Genèse 3,17-19, on apprend que l'Homme
(Adam) est façonné de l'argile. Dieu lui assène : « Tu es poussière et tu redeviendras poussière. » Autrement dit : “T'es rien !”
Depuis ce malheureux Adam, sous couvert que c'est Dieu qui nous a dit “T'es rien”,
nous nous échinons à vouloir prouver le contraire, persuadés que nous
sommes d'arriver un jour à le faire mentir. Et s'en suivent
naturellement des bêtises à la pelle et des catastrophes planétaires comme s'il en pleuvait.
Dieu nous a bien eus! Il en rigole toujours... Mais aussi, quelle idée de croire à tout ce qu'on dit, que diable!
Thon
Le thon est une morue que l'on peut se faire en boîte.
Traité de paix
Je me suis toujours interrogé sur l'orthographe du dernier mot. Car ce n'est jamais que du vent.
Yéti
À
en croire la rumeur populaire, il s'agirait de l'un des monstres les
plus ignobles qu'abriteraient les plus hautes montagnes de notre
planète. On le représente comme une sorte de singe surdimensionné. Et
voilà notre yéti affublé de la qualification horrifiante d'un abominable homme des neiges.
L'histoire est en fait moins atroce qu'on se l'imagine. Quoique... En
altitude, surtout sur les crêtes, l'oxygène est plus rare, ce qui a pour
conséquence que les autochtones sont de plus petite taille qu'en
plaine. Ils sont ainsi plus râblés, ce qui est un avantage avéré en
montagne: squelette robuste, centre de gravité abaissé, moindre
exposition aux frimas, etc. Comment s'étonner alors que l'homme de la
plaine ait décrit cet habitant des montagnes comme un nabot minable homme des neiges?
Donc, ne surestimons pas le yéti. Si les Américains en ont popularisé l'imagerie, à la suite des Anglais, sous les traits de Bigfoot,
c'est pour faire bonne figure et donner quelque consistance à leurs
frayeurs. Qui, en effet, aurait peur d'un nabot débile? Il faut, en
l'espèce, raison garder et comparer les traces invoquées en soutien de
la thèse de l'existence d'un monstre montagnard avec celles que laisse
un petit bonhomme qui tombe dans la neige et tente d'amortir sa chute. Pouf!
